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Encore une recherche sur la probation dans le monde réel

Une recherche de plus concernant la probation « dans le monde réel »

Une recherche fascinante publiée par Jill VIGLIONE, Danielle S. RUDES et Faye S. TAXMAN (« Misalignment In Supervision Implementing Risk/Needs Assessment Instruments in Probation », Criminal Justice and Behavior, 2014, publié en ligne avec pour DOI ; 10.1177/009385481444558447) doit tout particulièrement attirer notre attention.

 

Les recherches sur « la probation dans le monde réel » pour reprendre la formule de Bonta et al. (RNR dans le monde reel Bonta and al, 2010) se multiplient. Elles montrent qu’il ne suffit certainement pas de dire aux agents et services de probation qu’ils doivent accepter de nouvelles méthodes ou techniques, pour que cela soit fait réellement, ce qui n’étonnera personne. Elles montrent surtout qu’il ne suffit pas de former les agents de probation à ces nouvelles techniques, pour qu’ils les mobilisent effectivement ensuite.

 

La présente recherche portait sur l’introduction en 2006 dans deux services de probation américains (un gros et un petit) d ’outils d’évaluation actuariels de quatrième génération, soient incluant l’évaluation du risque et des besoins, tout en liant cette évaluation à la planification du suivi.

Elle montre qu’en dépit d’une formation de qualité à l’utilisation de ces outils, en pratique, ceux-ci n’étaient nullement mobilisés. Concrètement :

1)      Les outils étaient certes utilisés, mais dans un seul cas sur l’ensemble des situations observées, un agent de probation avait lié le résultat de l’évaluation au projet de suivi et tel que la formation et l’outil le supposaient.

2)      Les agents utilisaient en réalité l’instrument uniquement pour son volet prédiction du risque et ignoraient la dimension « needs » (besoins) lors de la détermination du projet de suivi.

3)      Ils utilisaient différentes versions de l’instrument (version légère et version complète) dans la plus grande confusion, sans avoir de ligne directrice claire sur les moments où l’un s’imposait objectivement plutôt que l’autre.

4)      Ils évaluaient dans le désordre, la confusion, chacun à leur manière. Par exemple, certains lisaient les questions depuis leur ordinateur et demandaient au condamné d’aider à répondre ; d’autres répondaient pas eux-mêmes, etc.

5)      Un seul agent et en une seule occurrence, a, comme recommandé pour l’utilisation de ces outils (et en conformité avec les données actuelles de la science),  bien demandé et tenu compte du point de vue du condamné pour la planification du suivi.

6)      Dans la plupart des cas, il n’y avait même pas de véritable planification du suivi (les agents trouvaient cela enquiquinant)

7)      La plupart des interactions avec les condamnés étaient de type holistique, plutôt que bref, mais…

8)      Traitait des facteur de besoin criminogènes en tant que facteurs de risque plutôt qu’en tant qu’éléments positifs à mobiliser en vue d’un suivi réussi

9)      La plupart du temps, les agents de probation ne suivaient pas les données de la science telles que reflétées par l’outil et la formation s’agissant d’ordonner et de traiter par priorité les besoins criminogènes. Ils tenaient par exemple pour essentiels des besoins secondaires, à traiter en second lieu et pour secondaires des besoins au contraire essentiels, voire ne les traitaient pas du tout.

10)   Notamment, ils ne traitaient pas des besoins principaux portant sur la personnalité criminelle, les pensées et attitudes pro-criminelles et les pairs délinquants.

 

Les pistes explicatives de ce décalage entre les objectifs et la formation, d’une part, et la réalité de terrain, d’autre part, étaient les suivantes – certaines de ces raisons étant particulièrement riches d’enseignement pour la France.

Certaines ne sont à mon sens pas transposables. L’une tenant à la culture du risque plutôt que de la réinsertion. Si certains auteurs ont pu considérer que l’on avait évolué dans la probation française vers une culture de ce type, l’on est en réalité très loin des représentations et pratiques américaines. Ainsi même si les pratiques et orientations institutionnelles et, sans doute, l’influence du type de recrutement ces dernières années a pu introduire la notion de risque – qui était largement absente auparavant – la culture des agents de probation est encore largement favorable à l’insertion et, à tout le moins, les agents de probation rejoignent massivement ce corps pour faire de l’insertion et interagir avec des condamnés, ce que nous confirment chaque année les petites études socio-démographiques de l’ENAP sur les CPIP (il est passionnant de retrouver exactement la même chose chez les JAP, comme l’a montré ma recherche récente : Le juge de l’application des peines. Monsieur Jourdain de la désistance, Paris, l’Harmattan, 2013).

Dans la droite ligne de ce particularisme américain, les auteurs soulignent que les agents de probation ne traitent pas de pensées pro-criminelles, etc. parce ce qu’ils ne pensent pas que les personnes peuvent réellement changer. En France, à mon sens nous pourrions nous heurter à un résultat similaire, à cette différence près que les agents de probation français croient certainement au changement. Leur résistance tiendrait plutôt à leur capacité à agir sur la cognition, faute de formation en techniques cognitives et comportementales et de connaissances en théorie des apprentissages sociaux.

Une seconde série de raisons sont totalement pertinentes pour nous.

1)      Les agents ne croient pas à la pertinence de ces instruments – en dépit des nombreuses démonstrations scientifiques auxquelles ils ont été exposés – et préfèrent passer outre et imposer leur propre « flair » et analyse subjective. Ce risque est très présent en France. Restera à voir si les grandes évolutions annoncées dans la probation infléchiront les résistances et doutes.

2)      Les agents américains ne sont pas suffisamment et correctement encadrés et supervisés sur le plan clinique, ce qui leur permet justement de faire finalement ce qu’ils veulent en dépit des orientations institutionnelles, lorsqu’ils se retrouvent en face à face avec les condamnés. Il est inutile de développer ce point, totalement transposable à la France. J’ai écrit à de multiples reprises qu’il était urgent de réfléchir au type d’encadrement dont nous avons besoin pour porter la modernisation de la probation. Il nous faut des leaders, qui connaissent sur le bout des doigt les techniques dont ils devront ensuite superviser sur le terrain et dans le concret qu’elles sont bien mises en place – pas en mode gendarme (un risque sérieux dans une institution très hiérarchisée), mais en mode tuteur méthodologique et technique. La révolution de la probation passe d’abord et avant tout par une révolution de l’encadrement.

3)      Dans le même ordre d’idée, et crucial pour la France, c’est finalement le constat que la formation ne suffit absolument pas pour changer la pratique et qu’il faut ensuite sur le terrain un service après-vente de qualité, bien réel, remettre de la formation, du suivi, comme dans le programme STICS de Bonta et al. suscité (Canada). A défaut, c’est peine perdue. Saurons-nous relever ce défi et le porter financièrement et structurellement ?

4)      Il faut aussi susciter l’envie et l’adhésion du terrain, dont nous avons vu supra qu’elle était défaillante aux Etats-Unis, et précisément les auteurs insistent aussi sur des expériences qu’ils ont eux-mêmes évaluées, en vertu desquelles des tiers extérieurs à l’institution ont assuré ce service après-vente (et le cas échéant la formation initiale) et qui ont donné en revanche d’excellents résultats. Clairement les agents de probation reçoivent avec moins de résistance des formations et un soutien logistique extérieur que lorsqu’il vient de leur institution. A méditer pour la France !

5)      Enfin, les agents américains étaient dans la confusion quant aux politiques pénales menées et à la philosophie (pénologie) sous-jacente, puisqu’ils sont passés du tout carcéral hyper répressif au retour de la réinsertion, des programmes de sortie de prison, etc. Attention chez nous aussi, du fait des alternances politiques, à ne pas courir un risque similaire…