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Traitement anglais des délinquants sexuels: pourquoi l’échec?

Un gros scandale en ce moment en Angleterre fait la une des journaux: un programme RBR-TCC largement diffusé et appliqué aux délinquants sexuels a été évalué et il appert qu’il augmente le risque de récidive, particulièrement chez les pédophiles agresseurs d’enfants. VOIR ICI
 
Déjà les anti-programmes partisans du pouvoir discrétionnaire institutionnel absolu (qui se traduit sur le terrain généralement par « ‘risque de récidive: déni » ou autres joyeusetés du style  « pas de justificatif, avis défavorable » ou encore « on a trouvé un téléphone portable dans sa cellule, alors avis défavorable »…) se frottent naivement les mains ici comme en Angleterre.
 
Plusieurs choses toutefois à la lecture de ce rapport:
- la méthodologie n’est pas suffisamment rigoureuse. Il n’y a pas eu de randomisation, alors que cela aurait été possible dès lors que la probation anglaise « as usual » est de qualité relativement bonne et que cela n’aurait pas posé de problème éthique majeur. A la place on a un matchage du groupe de contrôle et du groupe traité sur des variables visibles… comme toujours (genre, âge, nombre d’infractions, etc.) et non sur des variables invisibles et pourtant essentiels en matière de délinquance sexuelle (not.  intérêtes sexuels déviants, déficits en intimité et en régulation émotionnelles…. types de distortions cognitives, etc.). Donc ce rapport ne dit rien de bien sûr, d’ailleurs dans un sens ou un autre : après tout quand on randomise on a tendance à trouver des résultats moins positifs encore qu’avec des méthodes inférieures. .
- justement au vu de ce qu’est l’English probation as usual, la différence entre le groupe traité et le groupe suivi ordinaire n’était sans doute pas énorme en sorte qu’on n’a pas vraiment comparé des choses différentes; bref il ne dit rien là encore.
- le rapport est essentiellement quantitatif et faute d’immersion sur le terrain ne permet pas de dire si les problèmes relèvent de l’implémentation. Or c’est vraisemblable car la plupart des programmes RBR qui ont échoué et notamment en Angleterre (pays où ces programmes ont le moins marché) ont échoué faute d’être vraiment mis en oeuvre et en raison de taux d’attrition élevés du fait de la dimension mise en oeuvre industrielle.
 

Cela étant on en apprend plus  lorsqu’on lit un article du Daily Mail lu par pas moins de  500,000 personnes chaque jour on voit des éléments intéressants sur la mise en oeuvre de ce programme: ICI

Et qu’y apprend-on?
 
- que les praticiens qui le mettaient en oeuvre étaient mal formés;
- que l’on avait trop industrialisé la mise en oeuvre de ce programme en sorte qu’il y avait des gens dans ces programmes qui n’auraient pas dû y être.
 
Je suis assez scotchée que l’Angleterre qui  est un des rares pays à avoir justement eu des résultats négatifs avec ces programmes, pour des raisons déjà identifiées dans le passé, justement, ait à nouveau commis les mêmes bêtises soient
- on forme à  moitié les praticiens et du coup non seulement ils n’ont pas les compétences requises mais encore ils s’en tiennent de manière rigide aux manuels qui sont en principe conçus précisément en tant que cadre, mais lorsqu’on a des gens bien formés (aux TCC, à ce qu’est la délinquance sexuelle et en particulier aux cognitions qu’il faut viser, et  l’engagement optimal des PPSMJ, entre autres…) on peut justement avoir plus de capacité à utiliser son pouvoir discrétionnaire ou on est capable d’aller au-delà des seuls outils de mesure pour réaliser une authentique « formulation de cas » forensique. C’est d’ailleurs pour cela que les ignorants disent que la RBR est une grosse machine rigide.Ce n’est pas la RBR qui est rigide – elle a toujours dit qu’il fallait adapter à l’individu (réceptivité) et utiliser son pouvoir discrétionnaire. C’est lorsque des personnes à moitié ou non formés (souvent hélas à la va-vite et de manière industrielle) et peu compétentes qu’on a n’importe quoi, allant de pas d’application du tout ou peu des programmes à un suivi rigide de programmes.
- on veut que tout le monde sur le territoire utilise le programme en cause sans un pli avec des objectifs chiffrés sans épaisseur de champ (stats pures)
 
 
Reste que traiter de la délinquance sexuelle s’avère plus compliquée que les RBRistes l’ont longtemps dit. Des recherches récentes montrent que -cela ne marche pas si bien que cela (ici encore avec précaution faute de mesurer la compétence des praticiens et au regard de la méthodo) et notamment que dans d’autres formes de délinquance, car notamment:
- les délinquants sexuels tendent à récidiver bien plus qu’on l’a longtemps pensé, notamment si on mesure à l’aune de deux decennies. Il faut se souvenir que la délinquance sexuelle est très peu visible (très peu de plaintes, très peu aboutissant à des condamnations) en sorte qu’il faut vraiment qu’ils mettent le paquet avant que quelque chose apparaisse sur le casier. Donc les mesures crimino habituelles (à deux ans ou trois ans dans le meilleurs des cas) ne démontrent rien du tout.
Surtout surtout,  la plupart des programmes qui sont ainsi évalués ne sont en réalité pas des programmes RBR, mais des programmes TCC uniquement ou, en Europe notamment (ici l’exemple des programmes VD)  (où soyons honnête seulement l’Angleterre se soumet vraiment à des évaluations à peu près sérieuses) essentiellement de la psychodynamique d’antan qui ne traite évidemment aucun des éléments essentiels de ce qu’est la délinquance sexuelle.

- il ne faut pas uniquement traiter des cognitions et du comportement avec eux mais aussi des émotions et de leur régulation et traiter la déviance sexuelle elle-même. On ne peut se borner à faire des TCC donc…et a fortiori si l’on s’imagine qu’on va traiter de la délinquance sexuelle par du travail social (clin d’oeil appuyé à un certain syndicat qui n’a pas encore compris qu’on n’en était plus au pré-Martinson et autres) on est proprement délirant (des propos similaires peuvent être fait sur la plupart des formes de violence et a fortiori les violences domestiques)

 

Les leçons, les vraies pour la France, sont de deux ordres:

1) il faut prendre  garde aux formations à moitié cuisinées, faites à la va-vite, de manière détachée de la recherche

Comme Gannon et Ward l’ont justement souligné voici quelques années: il faut des psychologues aguerris pour mettre en oeuvre les TCC. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas former les CPIP… mais cela veut dire qu’il faut sans doute réfléchir à une répartition des compétences psy-cpip – et des psy rompus aux TCC pas à Freud ou Lacan – selon les niveaux de risque et/ou les problématiques. Clairement les CPIP seuls ne peuvent faire et l’évaluation forensique qui est nécessaire, et  l’évaluation RBR, pour des profils de type délinquance sexuelle et sans doute d’autres encore… Je n’ai pas la solution ici, mais clairement un débat sérieux et ouvert sur le sujet s’impose

Du coup l’urgence, là dessus comme d’ailleurs sur l’évaluation des pratiques, qui nécessitent de multiples laboratoires avec des personnes capables d’évaluer sérieusement, est de créer des facultés de criminologie. La France a accumulé un retard qui me fait honte chaque fois que je voyage ailleurs que dans l’hexagone. Il est temps que nous sortions de notre Moyen-Age académique et scientifique.

 

2) développer de manière industrielle des programmes est toujours voué à l’échec. On se retrouve avec un programme à moitié mis en oeuvre, mal compris, sans adossement aux théories, sans réflexion sur la capacité des cadres intermédiaires à encadrer leur mise en oeuvre clinique (et on ne trouve pas ces perles) et où finalement seul compte le fait de faire rentrer des gens dans ledit soi-disant programme et non pas d’être efficace. La meilleure méthode est de créer des expériences pilotes et d’excellence sur le terrain, qui allie universitaires formés (une bonne méthode pour les repérer est de voir s’ils s’exportent sérieusement au-delà de l’hexagone et si leurs écrits ont un contenu pratique quelconque)  et praticiens, d’évaluer tranquillement et sérieusement, et de retoucher ce qui n’a pas donné de résultats  – je ne parle pas de retouche destinée à valider l’absence de mise en oeuvre bien entendu), puis seulement après cette retouche, une montée en charge progressive, suivie de nouvelles évaluations (comme par ex. pour le programme anglais Citizenship :)

Il est très important de noter que c’est précisément dans un pays qui, comme la France, durant la période étudiée, la probation était rattachée à l’administration pénitentiaire et surtout à fonctionnement national et centralisé, que les programmes RBR échouent. Ce type de fonctionnement, on le sait depuis fort longtemps, n’est pas favorable à la mise en oeuvre optimale de l’innovation. Il donne l’impression que l’on réalise à grande vitesse une mise en oeuvre nationale, mais en pratique, la mise en oeuvre est très imparfaite et très incomplète. On a la quantité au détriment de la qualité. Or en matière de RBR, comme d’ailleurs de probation ordinaire, c’est de qualité aussi dont nous avons besoin.