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Violences domestiques, affaire Sauvage et grâce

J’ai lancé ce jour (Dec. 30, 2016) un thread sur tweeter concernant l’affaire Sauvage, suite à un échange avec un journaliste hier, qui avait l’air très étonné que je soutienne la

décision de Hollande et même l’applaudisse des deux mains. ‘

Le cas Sauvage est hélas prototypique de l’incurie collective, de la police, en passant par la justice, en poursuivant avec les SPIP et en incluant la santé.

Il se trouve que j’ai travaillé naguère sur les grâces pour une recherche GIP – www.gip-recherche-justice.fr/wp-content/uploads/…/Amnistie.pdf – et depuis quatre ans sur les violences domestiques sur l’agglo de Reims, dans ce dernier cas en immersion totale avec mes étudiants sur tous les aspects de la chaîne, en incluant des observations des interrogatoires de police, de l’accueil associatif des victimes, en passant par les délégués du proc, les audiences correctionnelles, etc. et y compris une incursion difficile du côté des JAF qui sont responsables des sur-victimisation des femmes.

 

La conclusion est dramatique: c’est la chaîne pénale et sanitaire ainsi que les JAF qui est responsable de la répétition des victimisations. Pour le dire brutalement: les femmes ne sont pas sécurisées et donc les hommes recommencent et en pire car ils se sentent inatteignables, et pour moi c’est directement cet ensemble de pratiques nocebos et inefficaces qui conduisent tant aux décès des femmes que de leurs bourreaux

C’est notamment l’observation de l’absence totale d’échange continu d’information entre l’ensemble des praticiens concernés (encore une fois SPIP, JAF, protection de la jeunesse – où diable sont-ils d’ailleurs la plupart du temps?! comment se fait-ils qu’ils ne soient pas systématiquement saisis en cas de VD? !!-  et santé inclus) qui m’a conduite à tant insister dans mes écrits et au sein de l’association http://www.lacfp.net/ sur la nécessité vitale, au sens le plus littéral du terme, sur la collaboration multi-partenariale.

 

Procédons par récit narratif pour présenter ce que mes étudiants et moi avons observé :

Soit une femme qui va à l’hosto, lequel détecte miraculeusement le problème…

Parenthèse à ce stade : En Australie une femme qui se présente aux urgences avec des bleus et/ou fracture fait l’objet systématiquement d’une approche adaptée, à commencer par virer le mari de la chambre, où bien entendu il se rend pour faire bien en sorte qu’elle ne dise pas la vérité et pendant qu’on y est, pas une grossesse suivie sans qu’on ait une politique de détection préventive systématique, tant c’est hélas fréquent. Pour rappel l’OMS rappelle régulièrement que le premier risque sanitaire des femmes au monde n’est pas la malaria, le VIH, la pauvreté ou les guerres, mais les violences domestiques. C’est dire assez sa nature épidémiologique et hélas les pays occidentaux ne font pas beaucoup mieux qui se gargarisent d’avoir assuré l’égalité des hommes et femmes.

Revenons donc à mon cas français : …. il ne se passe rien car on a laissé le mari tellement attentionné dans la chambre. L’hosto ne dit rien à la police.

La fois suivante la femme se rend à la police qui en France prend cela à la légère car les femmes retirant leurs plaintes (et pour cause faute d’être sécurisées et accompagnées correctement et protégées aussi contre les manipulations et menaces du monsieur), sont forcément des débiles profondes. Donc elle est reçue comme on reçoit une personne qu’on prend pour un débile profond. Déjà cela lui donne peu envie de retourner à la police ensuite;surtout pour une personne qui subit toute la journée des humiliations et dont le cerveau a été transformé en profondeur par celles-ci et a intégré qu’elle mérite son sort (v. les études citées par Stark qui compare l’état mental de ces femmes à celui de Natasha Kampusch… dont tout le monde a compris, instictivement, l’attachement paradoxal à son bourreau, mais curieusement est généralement inapte à comprendre la situation d’enfermement de de séquestration mentalement assez proche des femmes sous emprise).

 

… si par miracle notre femme dépose plainte il se passe quoi? Déjà la police croit que c’est la première fois faute d’avoir des informations transmises par toutes les fois précédentes où la dame a essayé de trouver une solution « douce » du côté de la santé et des associations. Car à ce stade la dame croit encore que son mari « peut changer » et d’ailleurs il le lui a promis. Mais personne n’a transmis d’information à la police. Donc monsieur est un gentil primaire.

Donc lorsque cela aboutit dans le bureau du proc (seul changement notable ces dernières années : on ne classe plus sans suite ni ne fait pression pour que les femmes déposent une main courante), on considère que ce n’est pas grave parce que « ce n’est qu’une première fois ». Par effet « nez dans le guidon » de la gestion des flux ainsi que par ignorance de la nature récidiviste par essence de ce type de comportement, le parquet va donc orienter « pour cette première fois » vers les gentilles petites procédures bis. Là, les délégués du procureur disent, dans leur bureau miteux à la moquette d’il y a trente ans, l’imprimante cassée et les chaises de récup, au monsieur forcément pas impressionné que « le procureur vous a fait une fleur » et l’échange se borne à lui faire signer les papiers idoines et à l’expédier le plus vite possible.

Parenthèse à ce stade : Faut-il rappeler que les taux d’antisociaux-psychopathes chez les VD sont encore bien plus élevés que ce que les Huit Essentiels (Big Eight) d’Andrews et Bonta nous laissent déjà suggérer ? (v. par ex. Johnson, 2006 uqi les estime à 60%). Je vous laisse imaginer le sourire moqueur et méprisant que les auteurs de violence, triomphants de n’avoir qu’à payer une amende vont arborer (oui quand on travaille en immersion on voit aussi ces détails révélateurs). Ai-je oublié de dire qu’au sortir de garde à vue le monsieur était retourné chez madame et l’avait corrigée comme il se doit pour l’avoir dénoncée? Qu’entre cette garde à vue et la composition pénale il peut se passer des mois, voire pire? Qu’entre-temps monsieur aura tapé sa femme de multiples fois (« oh ben non pas tous les jours monsieur l’juge ! »), l’aura traînée par les cheveux (« mais non elle a perdu des touffes à cause de sa teinture! »), aura fait mine de l’étrangler ( »oh ben non si j’avais voulu la tuer comment elle aurait pu appeler le 15?! »); le tout devant les gosses (mais pour le JAF français un homme violent est un bon père et il « faut » parce que le freudisme nous le suggère qu’il ait des contacts avec ses enfants pour couper le cordon, dont le lien d’attachement – envers la mère – à comparer à la présomption réfragable australienne et canadienne, qui évite les survictimisations à cause de la justice civile au service d’un patriarcat d’un autre siècle).

 

Lorsque le monsieur convaincu de sa toute-puissance n’a pas payé l’amende dérisoire et qui n’a bien entendu eu aucun impact sur ses cognitions violentes, dominatrices, manipulatrices, contrôlantes et hautement sexistes, on pourra passer la fois suivante à une obligation de stage de deux jours sur les violences conjugales. Comment le dire sans me laisser aller à la vulgarité qui me démange: il faut vraiment être débile pour croire qu’un stage de deux jours modifie les cognitions enracinées du monsieur ! Oui j’aurais pu être plus vulgaire encore tant l’inanité de ce type de procédé est patente.

 

Donc la fois suivante le parquet va s’énerver un tout petit petit peu, ou alors est vexé que le monsieur n’ait pas respecté sa mesure si si contraignante… et donc orienter en correctionnelle.

Notez que jusque-là personne ne s’est demandé sérieusement si madame avait besoin d’être mise en sécurité. Sans parler de la santé mentale des enfants…

Donc voici monsieur en correctionnelle. Et là son avocat aura renforcé ses cognitions sexistes (« en m$eme temps la victime a provoqué monsieur ») et antisociales minimisatrices (« bon enfin quand même il l’a juste giflée pour la calmer car elle piquait une crise » – citations véridiques hélas)  il reprend une amende, parcequ’on n’assassine pas tout de suite un « pauvre primaire ». Enfin il n’est pas primaire, mais il est vierge de la correctionnelle. Pour la chaîne pénale c’est pareil. Donc monsieur retape Madame. Depuis elle a arrêté de déposer plainte si jamais elle avait osé avant. Elle a compris qu’elle se faisant encore plus taper dessus si elle déposait plainte et qu’elle n’était pas mise en sécurité. C’est donc uniquement si monsieur met le paquet ou si les voisins alertent le parquet qui décide d’agir sans plainte que ça revient éventuellement en correctionnelle. Sinon monsieur continue sans que rien ne change pour madame et ses enfants. Des années durant.

En correctionnelle monsieur multiplie les formes de déni (voir Matza et Sykes dès 1957): « oh mais je l’ai juste poussée » (il l’a balancée par terre); « mais non seulement une claque » (c’était des coups de poing); « mais c’était la première fois » (= en réalité depuis des années; il suffit de comparer l’audition de la victime et des enfants par la police au discours de monsieur ou, comme mes étudiants l’ont fait, d’écouter ce que disent les auteurs au tribunal comparé à ce qu’ils disent entre eux lorsqu’ils vont fumer une cigarette sur le perron du tribunal).

Avant que monsieur ait un SME ou une contrainte pénale et un suivi avec obligation de soin (hélas voués à l’échec car c’est l’un des domaines où même la RBR ne marche pas; a fortiori au pays de Lacan et de Freud), il va s’en passer des mois et des années de violence, de contrôle total, d’humiliations, d’enfermement et d’isolement familial, professionnel, économique, d’instrumentalisation des enfants….

 

Comme le dit Starck, on a plus de chance de gagner au Loto que de voir un homme incarcéré pour avoir tapé sa femme. Lorsque cela arrive, c’est de courte durée et donc à la sortie le pb demeure et si aménagement de peine il y a , il ne permet de contrôler, si on veut, monsieur que quelques semaines ou mois. Après il est libre de recommencer et tout le monde, législateur compris, s’en fout manifestement.

Depuis sa détention improbable monsieur aura inondé sa femme de textos et d’appels téléphoniques tour à tour suppliants et aimant, tour à tour menaçants. Madame a compris que même les murs et barreaux d’une prison ne peuvent la protéger de monsieur. Une fois sorti, il aura une interdiction d’entrer en contact que nul n’ira vérifier, et il reprendra donc son staking, ses menaces, etc… et madame aura compris qu’elle a meilleur compte à rester avec monsieur pour éviter des violencs majeures ou sur les enfants (les JAF ignorant délibérément que les enfants servent d’outils de manipulation permanent : « si tu te barres je flingue les gosses »‘). A supposer que madame ait eu l’incroyable courage de partir le JAF, lui, aura donné à monsieur un droit de visite, car bien entendu il est « indispensable à l’équilibre de ses enfants » avec sa violence et ses manipulations, puisque les freudiens le disent qu’il faut couper le cordon et que les JAF croient au Syndrome d’Aliénation Parentale inventé de toutes pièces  par un charlatan américain. 70% des homicides des femmes sont commis après la séparation. Mais nous passons notre temps à traiter ces femmes d’imbéciles car elles n’ont pas su quitter un homme que la justice civile les oblige à fréquenter de manière continue et à être ainsi revictimisées de multiples fois. Elles ont finalement raison de rester. C’est un moindre mal dès lors que nous ne les mettons pas en sécurité.

 

Lorsque pour finir madame tuera monsieur – sachant qu’il y a infiniment plus de risque que ce soit monsieur qui tue madame –outre que j’aurais tendance à dire de manière peu digne « parce qu’il le vaut bien » – , ce sera clairement la responsabilité de tous, JAF, protection de l’enfance, parquets, juges correctionnels, JAP, SPIP, associations (les seules à offrir toutefois un accueil correct aux victimes), santé, santé mentale, etc. C’est eux, c’est nous, qui aurons tué le monsieur ; ou qui aurons tué la dame dans la situation bien plus courante inverse.

Faute d’avoir développé des programmes multipartenariaux sérieux à l’échelle locale, d’avoir échangé des informations; d’avoir compris les ressorts criminologiques, mais aussi sociétaux de l’abstention collective à travailler sérieusement parce qu’elles ne le valent pas bien mannifestement ; faute précisément d’avoir compris le lien entre persistance forte du patriarcat dans nos sociétés et cognitions patriarcales constamment renforcées de ces messieurs ; .faute d’avoir préservé les enfants ; faute d’avoir pensé la détection, l’échange, la sécurisation des femmes de manière pragmatique, mais efficace.

 

C’est donc bien sur la sécurité des femmes qu’il faut travailler. Lorsque cela est fait sérieusement, cela conduit à la diminution des décès des femmes victimes, mais aussi de leurs bourreaux qu’elles n’ont plus besoin de tuer pour sortir de l’impasse https://www.youtube.com/watch?v=vqc14Baba_s

 

Alors dans tout cela la grâce de François Hollande sera sans doute l’une des rares bonnes décisions de son quinquennat. Que les magistrats, qui sont, comme tous leurs partenaires de la santé, des SPIP, etc. responsables de ce qui s’est passé dans cette famille Sauvage, aient choisi ce dossier précis pour se plaindre d’un droit de grâce, utilisé de manière exceptionnelle et rarissime, pour corriger des décisions manifestement iniques, ce depuis des millénaires et sous tous les continents, me navre, car j’ai une tendresse particulière pour les magistrats, comme d’ailleurs et tout autant pour tous les acteurs de la chaîne pénale. Néanmoins, mon respect pour eux irait grandissant s’ils parvenaient à accepter leur responsabilité collective et à travailler de manière partenariale intégrée (modèle de Duluth ou domestic violence courts) pour authentiquement traiter du problème ou lieu de le faire passer sans substance dans la chaîne McJustice.

Au-delà des magistrats et autres praticiens, c’est toute notre société, et chacun d’entre nous, qui en portons aussi une partie.

 

 

Publications issues de ma recherche sur les VD :

M. H-Evans. Violence dite «  »domestique »: une responsabilité sociétale et peu de perspective de traitement’, Ajpénal mai 2014: 217-221.

M. H-Evans. Violence Against Women Programmes in a North East French City. Issues of Safety, Collaboration, Gender, ‘McJustice’, and Evidence-Based Practices. in Dr Debarati Halder, Tamil Naduand Dr.K. Jaishankar, (eds.). Therapeutic Jurisprudence and Overcoming Violence Against Women, IGI Global, http://www.igi-global.com/publish/call-for-papers/call-details/2044#.VoKlJYgYhNB.twitter%29;I

M. H-Evans. et C. Brunetti-Pons. Résidence alternée, syndrome d’aliénation parentale et violences domestiques: entre inversion du jugement de Salomon et mise en danger

Revue juridique personnes et famille, juillet-août 2014: 11-18 (Première partie)

Revue juridique personnes et famille, septembre 2014: 12-18 (Deuxième Partie)

 

 

Publication issue de ma recherche sur les grâces

M. H-Evans, J. Danet, S. Grunvald, Y. Le Gall. Prescription, amnistie et grâce en Europe. Dalloz, 2008.

 

Ouvrages et publications indispensables

Bancroft, L., Silverman, J. G., and Ritchie, D. (2012). The Batterer as a Parent. Addressing the Impact of Domestic Violence on Family Dynamics. 2nd ed. London: Sage.

Holtzworth-Munroe, A. and Stuart, G. (1994). Typologies of male batterers: Three subtypes and the differences among them. Psychological Bulletin, 116(3): 476–497.

Holtzworth-Munroe, A., Meehan, J.C., Herron, K., Rehman, U., and Stuart, G.L. (2000). Testing the Holtzworth-Munroe and Stuart Typology. Journal of Clinical and Consulting Psychology, 68(6): 1000-1019.

Johnson, M.P. (2006). Conflict and control: Gender symmetry and asymmetry in domestic violence. Violence Against Women, 12(11): 1003–1018.

Johnson, M. P. Intimate terrorism, violence resistance and situational couple violence, Northeastern University Press, 2008

Smedslund, G., Dalsbø, T.K., Steiro, A.K., Winsvold, A., and Clench-Aas, J. (2011). Cognitive Behavioural Therapy for Men Who Physically Abuse their Female Partner. Oslo: Campbell Systematic Reviews.

Stark E. (2013), Coercive control. How men entrap women in personal life, Oxford University Press

WHO (2013). Global and regional estimates of violence against women. Prevalence and health effect of intimate partner violence and non-partner sexual violence. Report n° 978 92 4 156462 5.

WHO (2013). Violence against women: A ‘global health problem of epidemic proportions. New clinical and policy guidelines launched to guide health sector response. News Report, Geneva, 20 June. Available at: http://www.who.int/mediacentre/news/releases/2013/violence_against_women_20130620/en/