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Outils d’évaluation – de la difficulté à changer ses pratiques professionnelles

Changer sa pratique professionnelle, un chemin long et douloureux

 

Ce petit post un peu décousu pour évoquer la réaction de la CGT le 14 octobre 2016 suite au Rapport PREVA relatif au test sous forme de recherche-action (visant à établir l’acceptabilité et non la transférabilité) de divers outils (v. aussi le tract bien plus positif du SNEPAP) )

Bien que je la regrette profondément, je comprends à un niveau émotionnel et cognitif, la réaction de la CGT.

Personne n’aime être confronté à des informations scientifiques révélant que la pratique professionnelle dont on était jusque-là fier, était finalement sous-optimale, que peut-être même, l’on a causé du tort.

Cela je l’ai vécu dans deux situations personnelles et je m’en sers généralement lorsque j’amène les praticiens auxquels j’enseigne dans le DU suivi et probation des personnes placées sous main de justice, un cours qui amène à réfléchir à ses propres préjugés et à ses biais sur d’autres personnes, cultures, milieux sociaux – entre parenthèses le meilleur moyen d’éviter d’agir de manière biaisée ou discriminatoire, outre les checklists et autres outils d’évaluation étant d’être à l’affût et conscients de ses propres biais, au lieu de s’enferrer dans le déni…

 

En, premier lieu, j’ai une longue pratique antérieure de réseaux de soutien de mère à mère en matière d’allaitement maternel. Ce sujet suscite toujours des réactions compliquées et parfois violentes, très empruntes de culture – très fortement patriarcale (voir mon article ICI) dans le cas français : il y a encore des psy pour écrire que les seins appartiennent aux hommes et que du coup les femmes devraient n’allaiter que quelques mois….

Ainsi ai-je observé durant ces années que lorsqu’on parle des bienfaits de l’allaitement (alors qu’objectivement l’on devrait parler des dangers du non-allaitement) c’est encore trop pour nombre de personnes:

- les femmes ayant biberonné ;

- leurs compagnons ;

- les générations d’avant qui ont majoritairement biberonné.

La réaction la plus fréquente est violente et agressive, car, c’est compréhensible, personne n’aime s’entendre dire, même si on ne le dit jamais exactement ainsi, que l’on a donné des aliments frelatés et même dangereux à ses propres enfants (j’exagère hélas à peine consultez les données de l’OMS sur la moralité en pays occidental (par ex. ICI ou ICI encore du fait du biberon et dans le monde moins développé économiquement c’est tout simplement épidémique… ou la  ;recherche scientifique/   zbondante et je ne parle pas de la pollution engendrée).

Maintenant raconter cela en ces termes est très violent. La réaction la plus courante est le déni, le rejet, l’agressivité.

Pour ma part ayant allaité très longtemps, mais pas l’une de mes filles (je devais reprendre le boulot une semaine après la naissance), et ayant porté la culpabilité qui va avec, j’ai pu parler des deux expériences et de ladite culpabilité, et cela a facilité les choses.

 

Ma seconde expérience tient à la manière dont j’ai dû modifier en profondeur mes techniques d’enseignement (beaucoup moins de lecturing passif, déconstruction des plans détaillés pour contraindre les étudiants à se focaliser sur le fond plutôt que sur l’emballage, exercices, préparations à faire avant les cours, utilisation de vidéos…) – autant que les moyens extraordinairement faibles de mon institution le permettent… – après avoir appris que l’enseignement en mode cours passif ne laissait dans le cerveau que quelques ridicules pourcent…

Comme la CGT avec l’évaluation du risque et des besoins, je n’étais pas très contente d’apprendre que j’avais enseigné en pure perte durant des années- comme tout le monde je pensais plutôt bien faire mon travail. C’était vexant. Après une très courte période de déni o plutôt de minimisation dans mon cas (je suis trop curieuse de nature pour rester longtemps sur ce registre) j’ai fait ce que j’ai pu pour changer mes cours.

Le pire est que les étudiants, habitués qu’ils le sont aux cours magistraux, préféraient ce que je faisais avant, car c’était beaucoup plus passif et super structuré (mode juridique deux parties, deux sous-parties…)… Ils pouvaient donc confortablement dormir ou faire leurs textos tout en m’écoutant. Maintenant il faut qu’ils réfléchissent et travaillent, et ils font de leur mieux pour résister à mes exigences: Je n’ai pas dit que j’avais encore réussi ma reconversion !

Ma main à couper d’ailleurs que la plupart des probationnaires préfèreront la probation à la française passive, faite de vérif des obligations et de justifs et d’entretiens très espacés, sans tests de drogue ni visites régulières à domicile, sans travail approfondi sur les biais cognitifs ou émotions… et sauront, si la probation française réussit vraiment sa révolution criminologique, comme mes étudiants, faire savoir qu’eux aussi préféraient ‘dormir’.

 

Il est intéressant d’ailleurs que l’essence même de la probation est d’accompagner le changement des personnes placées sous main de justice, et que ceux-là même qui les accompagnent eux aussi souffrent lorsqu’il leur est demandé de changer.

Peut-être pourrait-on utiliser ces résistances au changement pour mieux les aider à comprendre celles des PPSMJ

 

Pour ma part apprendre de la crimino, mais aussi de la psycho et des neurosciences, que tout être humain avait des préjugés, la plupart à son insu, qui agissaient d’ailleurs en une micro seconde, j’ai décidé de modifier aussi d’autres pratiques, et notamment, depuis quelques années, la sélection des Master 2. Nous avons plus de 300 candidatures chaque année et ne prenons qu’environ 20 personnes à l’arrivée. J’ai donc décidé de réfléchir, avec mon collègue le regretté Gérard Clément, aux critères objectifs qui seraient les notre et sur cette base, je réalise une grille qui me permet de coter (mais avec de la place pour des informations détaillées) de manière cohérente. A défaut, je pourrais être plus fatiguée, en avoir ras le bol, être interrompue, avoir faim, discriminer sur un nom ou une origine (à cet égard je me refuse à regarder les photos), bref, faire de la discrimination sans le vouloir et même sans le savoir. Ainsi je peux aussi retrouver la trace et la preuve de ce que j’ai fait et voir si j’ai varié dans mon appréciation, mais aussi justifier, en cas de réclamation, toujours sur des critères objectifs.

 

 

Tout cela pour dire que la réaction CGTiste est prévisible et que je la comprends, même si je la regrette bien évidemment. Il est compréhensible et il est prévisible que l’on se sente mis à l’index lorsqu’il est dit, ce qui est la vérité, que tout jugement professionnel non structuré repose nécessairement sur une multitude de biais, raccourcis mentaux, fruits de l’expérience, certes, mais aussi des biais sociaux, ethno-culturels, langagiers, physiques, etc.

Une première précision d’importance : il n’est tout simplement pas possible d’être « contre » l’évaluation du risque, car celle-ci est réalisée quotidiennement par le CPIP, dans leurs rapports et lors des CAP.

Dans mes diverses recherches en immersion, j’ai suivi des centaines de CAP et entendu maintes fois les CPIP dire « avis défavorable car risque de récidive » ou d’ailleurs toutes autres appréciations : « Monsieur Machin, il est trop immature » : « Monsieur X, il se bouge pas ».

Voici à cet égard deux  ex. tirés de CAP LSC observées dans le cadre d’une recherche GIP conduite avec mes étudiants depuis deux ans:

EX 1: « il y a beaucoup de risque de récidive parce qu’il veut s’installer à X alors que c’est là où il a commis toutes ses infractions. En plus je trouve qu’il a vraiment des difficultés relationnelles, levant les yeux au ciel : Il est immature »

EX 2: Il tient des discours bizarres, pour moi il y a un risque de récidive.

L’éval structurée limite – elle ne supprime pas – les biais et préjugés. Elle permet aussi de faire reposer l’évaluation sur des critères objectifs et des faits.

Il est vrai aussi qu’elle est chronophage. Cela va forcément moins vite de trouver les éléments permettant de dire qu’un niveau de risque X est présent, que de dire en s’appuyant sur une impression globale que « monsieur X a un risque de récidive ».

Dans mon cas, au lieu d’une sélection des M2 en une réunion d’une après-midi avec mon collègue Gérard, je passe une semaine entière, à raison de 8 heures par jour minimum, sur les 300+ dossiers!

 

Mais je comprends qu’il soit douloureux, difficile, énervant, vexant, d’entendre ce type d’information et qu’il soit tantôt impossible, tantôt l’le résultat d’un long processus, que de se dire : « ah ben mince voilà ce que j’apprends, comparé à ce que je fais depuis des années, c’est dur à encaisser, mais bon maintenant comment améliorer ma pratique ? »

La plupart des gens font plutôt le choix de tirer, comme on dit en anglais, sur le messager.

 

Ce post est donc rédigé en hommage très respectueux à ceux qui accueillent le messager et lui offrent un café, et s’ouvrent humblement au changement. Aux autres, je leur souhaite de vivre un jour le bonheur immense de la redécouverte de leur métier et de l’éveil au monde extraordinaire de la connaissance et j’espère aussi pouvoir partager de nombreux cafés et échanges avec eux.